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JANNU 1962 Keller DesmaisonLe 19 janvier à 19h, on fête l’anniversaire de la première ascension du Jannu en présence de ses conquérants dans les salons de l’Hôtel de Ville. Voir l’article ci-après rédigé par Sophie Cuenot  pour la revue de la FFCAM « La montagne et alpinisme ».

« Le Jannu n’est pas une montagne, c’est un géant féroce qui monte la garde », avait averti le Sherpa vainqueur de l’Everest, Tenzing Norgay. Il aura fallu cinq années d’efforts et le concours des meilleurs alpinistes de l’époque, menés par Lionel Terray, pour en venir à bout.
C’était il y a cinquante ans.

C’est un sommet qui n’a jamais vu l’ombre d’un alpiniste, et qui du jour au lendemain devient le décor d’un véritable embouteillage. Ces 27 et 28 avril 1962, quatre puis sept alpinistes remontent à califourchon l’arête terminale du mont Jannu, à 7710 mètres d’altitude. Impossible pour eux de se tenir debout, sous peine d’être aspirés par un abîme de quelques 3000 mètres. Quand le premier grimpeur cherche à faire demi-tour pour redescendre, il doit prudemment se contorsionner pour croiser ses camarades… et ainsi de suite.

A imaginer Robert Paragot, Paul Keller, René Desmaison et le Sherpa Gyalzen, puis le lendemain Lionel Terray, André Bertrand, Jean Bouvier, Pierre Leroux, Yves Pollet-Villard et Jean Ravier se bousculer ainsi, comme par une belle journée d’été au mont Blanc, difficile de croire que plusieurs années de préparation ont été nécessaires pour permettre la réussite de cette expédition nationale.

 

Un rêve d’un nouveau genre

Nous sommes dans la même région de l’est du Népal, en 1955. Pour la première fois, une équipe complète d’alpinistes, menée par Jean Franco, est parvenue au sommet d’un 8000 : le Makalu. Dans l’euphorie du retour, Franco, Bouvier et Leroux admirent les autres forteresses de la région et décident que le Jannu sera leur nouvel objectif. Ils profitent même de leur passage à Darjeeling pour consulter Tensing Norgay. Celui qui, deux ans plus tôt, a accompagné Sir Edmund Hillary sur le toit du monde tente de modérer leurs ardeurs. Il leur décrit le « souffle » du Jannu, ce courant d’air infernal capable de balayer tous ceux, hommes ou yétis, qui oseraient s’avancer le long de ses pentes tortueuses.

Mais il y a bien longtemps que les Occidentaux ont appris à acquiescer poliment  en écoutant les légendes himalayennes. C’est décidé, la France va se lancer dans la conquête du mont Jannu. Un choix assez original, si l’on se replace dans le contexte de l’époque. La moitié des quatorze sommets de 8000 mètres reste à gravir – tous le seront d’ici 1964 – mais le grand patron de l’alpinisme français, Lucien Devies a compris qu’il était temps de relever d’autres défis. Quelques mois plus tard, en 1956, l’ascension par une équipe française de la Tour de Mustagh, au Pakistan, vient confirmer qu’il est possible de gravir des parois techniques à très haute altitude. Le Jannu, avec sa tête rocheuse, promet justement de beaux morceaux de grimpe au-delà des 7000 mètres.

 

Si près du but

Rien n’est laissé au hasard par la Fédération française de la montagne, aidée du Club alpin français. A l’automne 1957, trois « anciens » du Makalu, Guido Magnone, Jean Bouvier et Pierre Leroux sont envoyés en reconnaissance. Ils rentrent à Paris avec une certitude : seul le versant sud-ouest peut offrir un accès au sommet du Jannu. Jean Franco, qui doit mener à bien cette nouvelle expédition, en prend bonne note, et appelle à ses côtés Lionel Terray, ainsi que deux jeunes grimpeurs en vogue : René Desmaison et Robert Paragot.

Jusqu’au bout, l’équipe reste optimiste sur ses chances d’escalader les épaules du « géant ». Les incidents de parcours sont surmontés uns à uns : de l’incendie du hangar parisien contenant la majeure partie du matériel d’expédition, jusqu’à la désertion progressive des trois cents porteurs atteints d’ophtalmie des neiges, sans oublier l’avalanche monstrueuse qui rate de peu les trois alpinistes partis installer le premier camp. Finalement, moins de trois mois après avoir quitté Paris, le 8 mai 1959, Franco, Magnone et Paragot s’entassent dans une minuscule tente au camp VI, décidés à en finir dès le lendemain. Mais le chef d’expédition donne des signes de faiblesse. Il devient aveugle et passe la nuit à délirer. Très inquiets pour leur ami, Magnone et Paragot décident malgré tout de tenter leur chance. Malheureusement le matériel et le temps leur font défaut pour dépasser l’ultime barre rocheuse. Ils font demi-tour à 300 mètres de leur objectif et retrouvent Jean Franco calfeutré dans sa tente.

Une descente fastidieuse commence pour eux, et leur épuisement contraste avec la fougue de Lionel Terray et Pierre Leroux, qui au camp V se tiennent prêts à s’élancer à leur tour. Cinquante ans après, Guido Magnone regrette encore le refus que leur oppose le chef d’expédition. « Il ne se rendait pas compte qu’on avait encore du biscuit ! ». Mais le reste de l’équipe est déjà en train de plier bagage, et les deux grimpeurs risqueraient de se retrouver sans assistance, à plus de 7000 mètres d’altitude. Franco veut bien assumer un échec, mais pas une catastrophe, estime Robert Paragot, qui à l’époque ne ressent aucune amertume. Peut-être sent-il déjà le souffle du Jannu les porter vers la réussite… à condition de se montrer patient.

Tous au sommet

Car la FFM et le CAF ne renoncent pas. Il faut retourner au Jannu, coûte que coûte. Lionel Terray prend la tête des opérations. Les préparatifs s’éternisent pendant trois longues années, le temps de démultiplier les moyens : douze tonnes de matériel contre huit pour la première tentative, et une équipe de dix alpinistes, soit deux de plus qu’en 1959. Franco et Magnone ayant été écartés, quatre nouveaux visages rejoignent l’équipe : Paul Keller, Yves Pollet-Villard, André Bertrand et Jean Ravier. On envisage même pour la première fois des prises de vue au sommet en « son synchrone », grâce au génie du cinéaste René Vernadet, qui bricole trois petites caméras portatives pour les futurs ascensionnistes.

Comme en 1959, l’organisation n’échappe pas à quelques « tuiles ». Deux mois avant le départ, Lionel Terray se casse six côtes lors d’une séance d’escalade sur la falaise du Saussois. Il devra serrer les dents pendant toute l’expédition – et supporter en prime une rage de dent à 6000 mètres d’altitude. Quant au matériel, il reste coincé au port de Gênes à cause d’une grève des dockers. Robert Paragot, mécanicien de formation et syndicaliste actif, finira par trouver les mots pour faire embarquer les caisses de l’expédition française à destination de Bombay.

Très vite, le plan d’attaque du Jannu version 1962 porte ses fruits. Le Jumar, qui vient de faire son apparition, permet aux alpinistes de se tracter plus rapidement le long des cordes fixes. Les masques à oxygène ont fait des progrès. Enfin, le long parcours vers le sommet – une quinzaine de kilomètres environ – est raccourci grâce aux efforts surhumains des Sherpas qui charrient des rondins depuis la vallée et fabriquent un pont au-dessus d’une énorme crevasse. Rien ne vient freiner la lourde machinerie mise en action. Pas même les petites rivalités qui se font immanquablement sentir entre certains grimpeurs, considérés comme les « cadors » du moment. Loin des préoccupations d’image et de sponsors, Paul Keller regrette secrètement les entreprises plus modestes, comme l’ascension de la Tour de Mustagh qu’il a vécue en toute intimité avec Paragot, Magnone et André Contamine.

C’est pourtant avec une émotion sincère que le 27 avril 1962,  le pasteur voit son ami Robert, juste devant lui, se redresser prudemment sur la cime du Jannu et poser pour une rapide photo, avant de reprendre la position du cavalier, plus sécurisante. « Le plus hardi des grands sommets que les convulsions de la Terre aient jeté vers le ciel », selon les mots de Lionel Terray, s’est enfin laissé dompter. Tant et si bien qu’à l’exception de Maurice Lenoir, souffrant,  toutes les cordées auront le plaisir de caresser son échine acrobatique.

Pour autant, ce n’est pas un boulevard qui s’ouvre sur le Jannu. Des décennies séparent les ascensions marquantes (voir encadré). La face nord sera gravie en 1976 par une équipe japonaise, et l’éperon sud-ouest en 1983 par Luc Jourjon, Jean-Noël Roche et Roger Fillon. Un grand moment d’émotion pour les trois Français, reproduisant vingt ans plus tard les gestes de leurs aînés, à califourchon – mais cette fois sans oxygène – sur cette « image parfaite du sommet », comme la qualifie le directeur technique national de la FFCAM. Pour Luc Jourjon, la première ascension du Jannu aura représenté le début d’une nouvelle forme d’himalayisme, qui ne se base plus seulement sur un objectif chiffré. Mais aussi sur l’esthétique. Si Tensing Norgay avait évoqué la « férocité » du Jannu, c’est surtout son élégance et sa finesse qui ont marqué tous ceux qui l’ont gravi.

Sophie Cuenot

Le Jannu garde ses distances

« Le plus beau 7000 de l’Himalaya, avec le Gasherbrum IV ». C’est ainsi que le célèbre alpiniste russe Valery Babanov décrit le Jannu. Pourtant, l’élégant sommet attire peu d’expéditions. Lorsqu’il a réalisé, en octobre 2007, la première ascension du pilier ouest en style alpin avec son compatriote Sergey Kofanov, Babanov a pu constater que les alpinistes ne se bousculaient pas dans les parages, y compris sur la voie normale, très crevassée.

S’il garde un souvenir émerveillé de cette aventure, il raconte aussi une météo rarement clémente, une marche d’approche fastidieuse, et quelques difficultés avec les porteurs recrutés à Katmandu, faute de volontaires locaux. Très peu de lodges, preuve que les trekkeurs se font tout aussi rares dans cette partie orientale du Népal – on en croise davantage sur le chemin du camp de base du Kangchenjunga, illustre voisin du Jannu. « Les gens devraient s’intéresser davantage à cette montagne », regrette Valery Babanov, qui reconnaît qu’elle reste, cinquante ans après sa première ascension, réservée aux alpinistes les plus chevronnés.

le film de René Vernadet retraçant cette épopée sera projeté lors de la soirée anniversaire, suivi d’un débat animé par Sophie Cuenot avec Robert Paragot, Paul Keller, René Vernadet, leurs compagnons de cordée et Valery Babanov.

Cette soirée inaugure les Rencontres Expéditions et Himalaya qui se poursuivront jusqu’au dimanche 22 janvier à la Grave (www.lagrave-lameije.com)

 

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